Le faucon

By - Chloé Picard

Lové dans la brise,

Bercé par le courant,
Entraîné par le souffle,
Tel était le faucon.

Planant au-dessus des vallées, observateur silencieux du monde, le rapace écoutait l’air murmurer à ses côtés. Il se laissait conter l’histoire du vent, emplie de sagesse, chant vieux comme l’univers.

Monts, torrents, ravins, forêts, falaises ou étendues arides, sa course l’emmenait voyager au gré du temps. Rien n’avait autant d’importance que le doux fredonnement du mistral qui l’enveloppait. Un matin plus mélancolique que les autres, le faucon sentit son ami changer, et le vent devint blizzard. Malgré les conditions, tout ne lui semblait que poésie et douceur et contrastait avec l’air vif et piquant qui venait à présent à lui. Puis, tout s’intensifia.

Le gel ponctua sa course en l’aveuglant, ankylosant ses ailes et suspendant ses mouvements. Le bercement de sa route devint plus chaotique, mais rien n’arrêta le faucon. Quand la bourrasque s’adoucit, quand les nuages levèrent le voile et laissèrent la lumière reprendre sa place, c’est un tableau étincelant et magnifique qui s’ouvrit devant lui. Le paysage semblait moelleux, velouté et duveteux, et incitait le faucon à se poser dans son manteau enneigé. Tout ce qui se dévoilait avait un côté mélancolique par ses teintes grises et argentées. Tout inspirait le faucon à remarquer la similitude entre le ciel et la neige, la beauté et la façon dont ces deux éléments se côtoyaient et s’entremêlaient avec finesse. On eût presque cru que l’un pouvait se muer en l’autre, et réciproquement. L’espace semblait suspendu, ni jour ni nuit, comme si le cercle du temps était épuisé, et avait décidé de se reposer un instant.

Balayant ce spectacle de ses yeux perçants, quelques irrégularités dans la neige captivèrent l’attention du faucon. Non loin de lui, un parterre de fleurs des neiges s’était blotti au flanc d’une colline immaculée. Elles étaient resplendissantes et épanouies, ravies d’avoir su trouver leur place parmi le manteau enneigé.

Le faucon déambulait avec précaution parmi la nature et commençait à apprivoiser son nouvel environnement. Au détour d’une congère, il remarqua un ensemble de roches au sein duquel un bloc de glace s’érigeait. Au creux de ce bloc, quelque chose venait colorer doucement et timidement sa transparence d’un vert pâli par le froid. Il devina à la forme qu’il avait devant lui une fleur encore bourgeonnante, interrompue dans son élan vital. Quelque part en lui, sa sensibilité vibra à la vue de la niche glacée imposée à la promesse florale. L’anfractuosité rocheuse rajoutait au lyrisme de la scène et le faucon ne savait pas bien si la cavité minérale souhaitait embellir la pousse encore jeune, ou au contraire l’étouffer.

Après plusieurs jours passés dans les environs, venant régulièrement veiller sur la pousse, il comprit à quel point cette dernière semblait coincée, fatalement destinée à l’immortalité que seule la glace permet, sans avoir même vécu et s’être révélée ou déployée. Dans cette région où la neige ne faiblit jamais, il observait pourtant l’ardeur avec laquelle les rayons du soleil savaient percer les nuages et vivifier les fleurs du grand froid non loin. Le bloc de glace devant lui n’était jamais atteint par la lumière, trop oppressé par son berceau minéral. Le faucon entreprit alors d’aider la pousse, et commença à éroder les roches qui l’encerclaient.

Les jours et les nuits passèrent à nouveau, rythmés par les coups de bec du faucon contre le roc. L’écho des chocs devint la pulsation de la montagne. L’oiseau acharné ne s’autorisait que de rares moments de répit. Cognant, émiettant la pierre, rien n’entamait sa volonté, son espoir, et il incarnait la promesse même de la pousse endormie. Son bec et ses muscles s’abîmaient, jusqu’à en devenir douloureux, mais rien ne l’arrêtait, rien ne pouvait se mettre entre lui et son but.

Après un temps infini, alors que blotti dans la neige il savourait une courte halte, il observa avec émotion le soleil atteindre enfin le bourgeon, transperçant la glace, n’étant plus gêné dans sa course par la roche. Le bloc se mit à fondre petit à petit, et il fallut plusieurs journées avant que la pousse ne soit complètement dégagée. Le faucon attendit patiemment de la voir éclore, de la voir enfin continuer, d’être témoin de son épanouissement. Mais même après s’être réchauffée, même après s’être stabilisée, après des jours d’attente, la pousse ne s’ouvrait pas.

Plus les aubes et les soirées se succédaient, plus un poids grandissait dans la poitrine du rapace. Il ne ressentait que tristesse, et cette douleur empoignait son être. Et pourtant le faucon demeurait près de la pousse. Même en son état, elle était si délicate, il ne pouvait se résoudre à partir. Dès lors il se mit à veiller.

Il eut fallu attendre encore bien des aubes dans ce carrousel du temps, avant que quelque chose ne se produise. Cependant, l’éveil ne vint pas de la clarté de la journée, mais d’une nuit épaisse où le faucon somnolait enfin. Et c’est sous un ciel de pleine lune que la bourgeon si frêle se mit à éclore. Dans le silence presque total, la pousse se déploya avec grâce et délicatesse, sous l’œil rêveur du faucon, dans une complète discrétion.

Le temps était figé, teinté de l’émotion du faucon pour sa fleur, gorgé d’une reconnaissance mutuelle.

Mais l’efflorescence n’est pas une vie, elle n’est que son commencement. Ce qui s’étendait à présent devant la fleur restait à écrire.

Caelum, n.c. latin, Ciel.
Caelina, origine grecque évoquant la Lune.

À Céline.

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